En République démocratique du Congo, la justice et l’action des autorités publiques suscitent régulièrement des interrogations dans l’opinion. L’exigence de transparence doit pourtant rester la même pour tous les dossiers, quelles que soient les personnes concernées. Les autorités publiques travaillent au nom de l’État et avec des ressources provenant notamment des impôts, taxes et autres recettes publiques. À ce titre, les citoyens sont en droit de demander des explications sur la manière dont les décisions sont prises et les moyens publics utilisés.
L’actualité récente offre un exemple qui alimente ce débat. Denise Mukendi Dusauchoy a été arrêtée le 30 août 2026 en Tanzanie et extrader le 31 août, à la suite d’un mandat d’arrêt délivré par les autorités judiciaires congolaises. Le ministère de la Justice de la RDC a officiellement confirmé cette arrestation et précisé qu’elle s’inscrivait dans le cadre de mécanismes de coopération judiciaire internationale et de dossiers pénaux en cours d’instruction.
Cette rapidité soulève naturellement des questions lorsqu’on la compare au dossier Béni Mukena. Ce dernier, présenté comme le principal suspect dans l’affaire de la mort de l’entrepreneur Vally Amisi, a été interpellé à Brazzaville au début du mois d’août. Le ministère congolais de la Justice avait alors annoncé que les formalités administratives et judiciaires nécessaires à son transfert vers Kinshasa étaient en cours. Près d’un mois plus tard, l’opinion attend toujours de voir cette procédure aboutir.
La comparaison mérite d’être posée, non pas pour affirmer que les deux procédures sont juridiquement identiques, mais pour demander des explications sur leurs rythmes différents. Une personne arrêtée à plusieurs milliers de kilomètres de Kinshasa peut-elle faire l’objet de démarches judiciaires particulièrement rapides, tandis qu’un suspect interpellé dans la capitale voisine demeure plusieurs semaines à Brazzaville ? La question mérite une réponse institutionnelle claire. Car la proximité géographique entre Kinshasa et Brazzaville ne signifie pas automatiquement que les procédures judiciaires et diplomatiques sont simples ou instantanées.
Une autre interrogation concerne les moyens mobilisés. Des informations circulant sur les réseaux sociaux et reprises par certains médias évoquent l’affrètement d’un avion privé depuis Kinshasa pour organiser le retour de Denise Dusauchoy. À ce stade, cet élément n’a pas été confirmé officiellement par le ministère de la Justice. Il serait donc prématuré d’affirmer qu’un jet privé a effectivement été affrété, encore moins d’en déterminer le coût. Si cette information devait être confirmée, l’opinion serait naturellement en droit de connaître le cadre budgétaire et administratif d’une telle opération.
Dans le dossier Vally Amisi, une autre question demeure : qu’est-ce qui explique le délai dans le transfert de Béni Mukena vers Kinshasa ? Plusieurs récits circulent, notamment autour de déclarations que le suspect aurait faites après son arrestation et dans lesquelles il aurait évoqué l’intervention d’une personne « très haut placée ». Ces déclarations, rapportées par certaines sources, doivent toutefois être vérifiées et replacées dans le cadre d’une enquête judiciaire. Elles ne peuvent, à elles seules, permettre d’accuser une personnalité ou d’établir l’existence d’un blocage politique.
La question de l’information au sommet de l’État mérite également d’être posée. Le 10 août 2026, Félix Tshisekedi s’est rendu à Brazzaville et a rencontré son homologue Denis Sassou N’Guesso. Selon les informations officielles, les deux dirigeants ont notamment échangé sur la coopération bilatérale et plusieurs questions d’intérêt régional. Dans ce contexte, l’opinion peut légitimement se demander si le dossier de Béni Mukena et les démarches liées à son transfert ont été évoqués. Rien ne permet cependant, en l’absence de communication officielle, d’affirmer que cette affaire figurait à l’agenda de cette rencontre.
Le contraste est d’autant plus commenté que Denise Dusauchoy est une personnalité qui s’était progressivement éloignée du pouvoir après avoir été considérée comme proche de la mouvance présidentielle. Elle s’est ensuite illustrée par des prises de position particulièrement virulentes contre Félix Tshisekedi, son entourage et plusieurs responsables politiques. Son parcours judiciaire est déjà chargé : en décembre 2024, le Tribunal de paix de Kinshasa-Ngaliema l’avait condamnée à trois ans de prison pour faux bruits, faux en écriture et injures publiques à l’égard notamment de Jacky Ndala et des services de renseignement.
Son parcours judiciaire ne se limite d’ailleurs pas à la RDC. Le 30 juin 2026, la cour d’appel de Liège, en Belgique, l’a condamnée par défaut à trois ans de prison ferme dans une affaire distincte de non-présentation d’enfant. Les faits remontaient à 2017 et concernaient le déplacement de sa fille vers la RDC alors que le père en disposait de l’hébergement principal. Cette décision belge constitue un élément du parcours judiciaire de l’intéressée, mais elle ne permet pas, à elle seule, de tirer des conclusions sur les motivations de son arrestation actuelle en Tanzanie.
Dans l’affaire Vally Amisi, l’enjeu est différent mais tout aussi sensible. La famille de la victime et une partie de l’opinion souhaitent que Béni Mukena puisse être entendu par la justice congolaise afin que toute la lumière soit faite sur les circonstances de la mort de l’entrepreneur. Le fait que son transfert tarde alimente naturellement les interrogations et les spéculations. Les autorités judiciaires ont donc intérêt à communiquer clairement sur les démarches entreprises, les éventuels obstacles juridiques et le calendrier prévisible de la procédure.
Au fond, la véritable question dépasse les personnes de Denise Dusauchoy et Béni Mukena. Elle concerne la confiance des citoyens dans l’égalité de traitement devant la justice. Pourquoi certaines procédures semblent-elles avancer rapidement alors que d’autres donnent l’impression de s’enliser ? Les différences peuvent évidemment s’expliquer par les cadres juridiques, les pays concernés, les procédures d’extradition ou de transfèrement et les exigences diplomatiques. Mais précisément pour éviter les soupçons de justice à géométrie variable, les autorités devraient expliquer ces différences.
L’opinion congolaise est donc en droit de demander des comptes, sans pour autant condamner avant jugement ni transformer des hypothèses en certitudes. Si des moyens publics importants ont été engagés dans une opération internationale, les autorités doivent pouvoir en expliquer le fondement et le coût. Si le transfert de Béni Mukena rencontre des obstacles, elles doivent également les expliquer. C’est à cette condition que la justice pourra préserver sa crédibilité et que les citoyens pourront croire que, devant la loi, le traitement d’un dossier ne dépend ni de la proximité avec le pouvoir, ni de l’hostilité à son égard.
La question demeure ainsi entière : la justice congolaise fonctionne-t-elle avec la même célérité pour tous, ou existe-t-il des différences de traitement que les autorités devraient expliquer ? La réponse ne devrait pas venir des rumeurs des réseaux sociaux, mais des institutions elles-mêmes, documents et faits à l’appui.